Dauphin Humbert II

 

En 1337, la faillite menace le Dauphiné et le Dauphin Humbert II est sans héritier, son fils unique André étant décédé en 1335. Ce dernier essaye alors à plusieurs reprises de vendre ses états pour sauver le Dauphiné de la débâcle.

En 1337, il fait une offre à Robert, roi de Sicile et comte de Provence, mais celui-ci juge exagéré le prix de 120 000 florins demandé par le Dauphin, et le marché n'est pas conclu.

Benoît XII

 

En fin d’année 1338, Humbert II propose au pape Benoît XII de lui céder ses droits de suzeraineté sur une partie du Dauphiné.

Le dauphin se rend en Avignon et entame alors avec le pape Benoît XII des tractations.

Possessions offertes au pape en 1339.jpg

Le dauphin propose au pape la suzeraineté du marquisat de Cézanne, du Briançonnais, du Grésivaudan, du Champsaur, de la terre de la Tour et du Faucigny. Ce dernier estime la valeur des possessions qu’il propose au pape, châteaux, terres et hommes immédiats, fiefs et arrière-fiefs, à 452 000 florins d’or.

Benoît XII en propose le tiers, 150 000 florins, se réservant le droit de rompre au cas où l’évaluation fournie par le dauphin serait inexacte. Le Dauphin accepte et reçoit un acompte de 15 000 florins en décembre 1338.

Néanmoins, avant de conclure le marché, le pape voulut contrôler la valeur réelle des biens qu’il se préparait à acquérir.

De ces tractations, il nous reste deux inventaires de biens et des droits du dauphin : celle de la curie pontificale d’une part et celle du conseil du dauphin de l’autre.

Enquête et contre-enquête

L'enquête pontificale se présente sous forme de procès-verbaux de dépositions de témoins. L'interrogatoire est mené suivant un ordre immuable. Le témoin énonce ses nom et qualité, indique sa paroisse, puis, après avoir juré, déclare ce qu'il sait du nombre de feux, de la situation juridique et des revenus du mandement dont il fait partie. Le premier témoin ayant fini de déposer, deux ou trois autres témoins viennent à leur tour devant les commissaires pontificaux qui n'enregistrent le détail de leurs déclarations que lorsqu'elles divergent de celle du premier témoin. Le choix des témoins est particulièrement judicieux. Pour déterminer la population de la paroisse, les enquêteurs s'adressent à son curé, le mieux placé pour la connaître. Pour corroborer les affirmations du prêtre, ils s'adressent ensuite aux laïques au fait des affaires de la communauté, aux notables qui peuvent connaître sa population parce qu'ils ont eu la charge de collecter la taille ou toute autre imposition. Les habitants sont souvent divisés en nobles et non nobles, le nombre des ecclésiastiques est parfois précisé. Les commissaires pontificaux notent combien de feux appartiennent au dauphin, de qui relèvent éventuellement les autres, combien paient la taille et combien sont francs.

L'enquête delphinale est un inventaire sec et précis : description du château dans chaque mandement, description pièce par pièce : rôle de la pièce, dimensions et épaisseurs des murs, nombre de fenêtres ; énumération des revenus du mandement ; évaluation de la population paroisse par paroisse (en feux, bien entendu) ; liste nominale des nobles du mandement ; liste des lieux habités de chaque paroisse (hameaux, écarts et fermes).

Le château de Montfort (Montis Fortis) est recensé dans ces deux enquêtes, que l’on trouve aux archives vaticanes pour la première (Coll. 410, fol. 14 « Super castro et mandamento Montisfortis, Gartianopolitane diocesis »), et aux archives départementales pour la seconde (AD38 B 3120).

L'enquête pontificale de 1339

Le pape envoya en Dauphiné l'évêque d'Avignon et Louis de Petragrossa, archiprêtre de Viviers, et leur prescrivit de parcourir les châteaux et les fiefs dont Humbert II proposait la cession à l'Eglise romaine, d'en vérifier la population et les revenus, de s'assurer des droits du Dauphin sur chacun d'eux. Le 15 décembre 1338, il accorde un sauf-conduit aux deux commissaires et donne l'ordre à tous les archevêques, évêques, abbés et autres personnes ecclésiastiques des contrées qu'ils traverseraient, de leur payer une procuration de 10 florins par jour.

L'évêque d'Avignon et l'archiprêtre de Viviers se mettent en route et arrivent à Vienne. Là, Louis de Petragrossa tombe malade et Jean de Cojordan commençe seul la visite du Dauphiné. Il quitte Vienne le 10 janvier 1339.

Le 24 janvier, Jean de Cojordan se rend à Cessieu, pour y continuer l'enquête et s'informer de l'état du mandement de La Tour-du-Pin. Le lendemain, il y est rejoint par Jean de Arpadella, archidiacre de Brie en l'église de Paris, chapelain du pape, substitué à Louis de Petragrossa, que la maladie empêchait d'accompagner l'évêque d'Avignon. Nommé commissaire par une bulle du 17 janvier, Jean de Arpadella avait reçu, le 19, une somme de 20 florins d'or pour ses frais de route, et avait pris aussitôt le chemin du Dauphiné, suivi de deux valets. Il accompagna l'évêque d'Avignon jusqu'à la fin de sa mission.

Après la visite des alleux de la Terre de-la-Tour , les commissaires du pape continuent leur enquête en Graisivaudan (Collectoria 410 des archives du Vatican « Quaternus super castris alodialibus, feudalibus et retrofeudalibus terre Graysivoudani », cahier papier, 85 feuillets, couvert en parchemin).

 Il ne semble pas qu'ils aient parcouru le pays, comme ils l'avaient fait dans la Terre-de-la-Tour. Du 24 février au 16 mars, ils paraissent avoir séjourné dans le même lieu, peut-être à Grenoble, et là, curés, notaires et autres témoins vinrent leur apporter des renseignements sur l'état des possessions delphinales en Graisivaudan.

Les deux commissaires occupent la fin du mois de mars à la visite de divers fiefs du Graisivaudan, puis ils prennent le chemin du Faucigny.

Mandement de Montfort (Mand. Montis fortis).

Le petit mandement de Montfort, ne comprenait que deux paroisses où l'on comptait environ 203 feux : Crolles (de Crolis), 140 feux, Lumbin (Lumberii), 63.

La jouissance de ce mandement, avec ses revenus s'élevant à 240 florins et l'exercice de la juridiction, avait été accordée par le Dauphin à Humbert de Chaulay, pour la durée de sa vie.

Super castro et mandamento montisfortis Gratianopol. diocesis

Die secundi predicti mensis martii Andronus Grindi…

Traduction : « Sur le château et mandement de Montfort au diocèse de Grenoble

Le deuxième jour du dit mois de mars, André Grinde…»

Enquête vaticane Montisfortis

1339 – Arch. vat. coll. 410 (= AD 38 1 Mi 465) f° 14 ou 15

 

Super castro et mandamento montisfortis Gratianopol. diocesis

Die secundi predicti mensis martii Andronus Grindi (?) maynerius dicti castri pro castel/ lano ipsius lutus (?) testis it… dixit interrogatus quod castrum et mandamentum predicti sunt / domini dalphini qui sit semper audiuit dici, credit toto tempore vite sue nec vidit nol /audiuit dici quod ipse dominus dalphinus vel predecessores sui recognicionis fecessit (?) superiori / alicum de predictis dixit etiam interrogatus quod in parrochia lumbenii qui est in dicto mandamento / sunt lxiii foci et in parrochia de crolis dicti mandamenti de qua est dictum castrum vii XX foci inter quos omnes ambarum videlicet parrochiarum sunt ix foci nobilium dixit etiam / quod monasterium dictarum (?) de les Ayes et quodam alii nobiles habent in dicto mandamento aliquos focos / nescire ??? se dixit quot Tenentur (?) sicut dixit sequi omnes dominum dalphinum ad guer/ram tam homines nobilium quam dicti monasterium sicut fui contribuere in talliis que sunt / pro dicto dalphina. De valore redditum interrogatus dixit se nichil aliud scire / nisi quod audiuit dici quod valebant annualiter redditus et emolumenta omnia dictorum / castri Mandamenti domino dalphino xii xx flor. de proprietatibus interrogatus / dixit quod in dicto mandamento et prope dictum castrum habet dominus dalphinus duo nemori unum pratum et duas vineis quorum omnium valores si venderuntur semel in propria/tibus dixit se nescire. ??? dixit quod emolumenta ipsorum possessionum in p.. / xii XX flor. firma compuorunt ?

Et idem die Guillelmus Clementis clericus parrochie lumbeni de dicto mandamento testis it… / dixit interrogatus quod dictum castrum et mandamentum sunt domini dalphini cum dominus Imbertus / de Chauleys tenet et debet tenere dictum castrum ex donatione sibi facta ad vitam suam ipsum dominum / dalphinum et habet ibi castellum suum et ibidem et recipit fructus et …. ibidem / juridictionem et dixit se hoc scire quia ipse recepit fructus dictorum castri et mandamenti / pro castellano dicti domini Imberti et vidit quo Judex ipsius domini Imberti exerciret Juridictiones / ibidem. dixit …quod dominus dalphinus habet dictum castrum et mandamentum in francum allodium sic / semper communiter audiuit dici. Dixite etiam interrogatus quod dicti parrochia lumbenii sunt lxiii foci quorum iiii sunt nobilium omnes tenentur sequi ad guerram et contribuere / in talliis comunis qui sunt pro dicto dalphino. De valore redditurem dictorum castri et

f° suivant

(…) Est etiam sit dixit quedam garena bona et fertilis (…)

Traduction : Sur le château et mandement de Montfort au diocèse de Grenoble

Le deuxième jour du dit mois de mars, André Grinde (?) mainier du dit château pour le châtelain dudit lieu (lecture incertaine), témoin… interrogé dit que le château et mandement susdits sont au seigneur dauphin d'après ce qu'il a toujours entendu dire, comme il le croit depuis toute sa vie, et jamais il n'a vu ou entendu dire que ledit seigneur dauphin ou ses prédécesseurs aient faits une reconnaissance à un supérieur. ??? Interrogé, il dit qu'il y a dans la paroisse de Lumbin, qui est dans le dit mandement, 63 feux et dans la paroisse de Crolles du dit mandement où se trouve le dit château 140 feux, parmi les deux paroisses il y a 9 feux nobles. Il dit aussi que le monastère dit des Ayes et d'autres nobles ont d'autres feux dans le mandement mais il ne sait pas combien (lecture incertaine). Sur la question de savoir à quoi ils sont tenus, il dit que tous doivent suivre le dauphin à la guerre, tant les hommes des nobles que ceux du monastère et aussi contribuer aux tailles qui sont levées pour le dauphin. Interrogé sur  la valeur des revenus, il dit qu'il ne sait rien d'autre que ce qu'il a entendu dire, que ces revenus et émolument de tout le dit château et mandement valent annuellement 240 florins. Interrogé sur les propriétés, il dit que dans le dit mandement et près du château, le seigneur dauphin possède 2 bois, 1 pré, et 2 vignes dont la valeur totale en cas de vente en seul tenant, il dit ne pas connaître. Mais il dit que les émoluments des dites possessions sont comptés pour 240 florins de ferme.

Le même jour, Guillaume Clément, clerc de la paroisse de Lumbin, du dit mandement, témoin ??? (présent ?), dit que le dit château et mandement sont au seigneur dauphin, avec le seigneur Imbert de Chauleis, qui tient et doit tenir le dit château, par une donation à lui faite, pour la durée de sa vie, par le dit dauphin. Et il a ici son châtelain et il reçoit les fruits. Et au sujet de la justice, il dit qu'il sait parce que lui-même a reçu (perçu ?) les fruits dudit château et mandement, pour le châtelain du dit seigneur Imbert et qu'il a vu que le juge du dit seigneur Imbert exerçait la justice ici. Il dit que le seigneur dauphin possède le dit château et mandement en franc alleu, ainsi qu'il a toujours entendu dire. Il dit aussi que dans la dite paroisse de Lumbin il y a 63 feux, dont 4 nobles, tous tenus à suivre à la guerre et à contribuer aux tailles communes qui sont pour le dauphin. Sur la valeur des revenus desdits château

Leur enquête ainsi terminée, les deux commissaires de Benoît XII reprennet la route d'Avignon fin juin 1339.

L'évêque d'Avignon présente au Pape les résultats de son enquête. Le nombre des feux et le montant des revenus étaient très inférieurs à ce qu'avait indiqué le dauphin Humbert II.

L’enquête Delphinale de 1339

Il semble qu'Humbert ait essayé de contester les chiffres présentés par les commissaires du Pape. Au moment même où l'évêque d'Avignon parcourait le Dauphiné, une autre enquête y était faite sur l'ordre du Dauphin. Agout de Baux, seigneur de Brantulles et de Plaisian, et Amblard de Beaumont, visitèrent le Graisivaudan. Au mois de mai, un mois après le passage des enquêteurs pontificaux, Humbert II fit visiter et estimer les châteaux du Faucigny, les mandements de Louis, de Quirieu, de La Tour-du-Pin, de Saint-Laurent. Le 1er juillet 1339, on rédigea en forme publique les comptes des revenus de la Terre-de-la-Tour, de Montluel, du Graisivaudan, du Champsaur, du Briançonnais, depuis Tannée 1313 jusqu'à l'année 1336

Castrum Montisfortis

L'An du Seigneur 1339…

Le château se compose d'une enceinte circulaire de 47 toises de longueur, à l'intérieur de laquelle prennent place plusieurs édifices. Une tour de plan quadrangulaire, haute de 14 toises et possédant quatre étages, deux salles superposées dont l'une est chauffée par une cheminée et éclairée par quatre baies géminées, des pièces appelées chambres avec garde-robe, une cuisine et un cellier. L'entrée du château est défendue par un portail de pierres surmonté d'une salle de garde. On accède au Corps de Garde par une porte à deux ventaux dont la voûte ogivale est faite de deux pierres taillées, placées en opposition.

enquete 1339

Conclusion

Menées consciencieusement et contradictoirement, ces deux enquêtes aboutissent, pour la population des régions concernées, à des estimations presque identiques, à part quelques divergences très localisées. Dans l'ensemble, pour un total d'environ 60 000 feux, les commissaires delphinaux ont une estimation d'environ 3 % supérieure à celle des délégués du pape. Or, le dauphin, dans sa proposition initiale de vente, avait fortement surestimé ses biens et la population, qu'il croyait s'élever à 100 000 feux.

En homme d'affaires avisé, le pape renonça à son acquisition.

La conséquence pour le Dauphin fut qu'il se trouva devoir 30 000 florins à la Chambre apostolique. Nous avons déjà vu que, dès l'ouverture des négociations, il avait reçu 15 000 florins d'or sur le prix de 150 000 auquel le Pape avait estimé les terres qu'on lui proposait. Il avait par la suite souscrit 3 autres emprunts pour un montant de 15 000 florins supplémentaires.

Ayant perdu tout espoir de vendre ses états à l'Eglise romaine, le dauphin Humbert II entama, dès 1342, les négociations avec le roi de France Philippe VI, ce qui devait, espérait-il, assurer un destin pacifique au Dauphiné, avec son “transport” à la France. Le roi de France accepta la proposition pour son fils cadet. Un traité fut conclu au Bois de Vincennes, le 23 avril 1343. Humbert II cédait au roi de France Philippe VI tous ses domaines : duché de Champsaur, principauté de Briançonnais, marquisat de Cesane, comtés de Vienne, d'Albon, de Graisivaudan, d'Embrunais, de Gapençais, baronnies de la Tour, de Valbonne, de Faucigny, de Mévouillon, de Montauban. C'était une cession complète "tant en possession comme en propriété”. Le prix convenu était de 120 000 florins d'or, payables en trois termes égaux, d'année en année. Ces conditions étaient moins avantageuses que celles offertes par Benoît XII, le roi Philippe VI ayant probablement tenu compte des résultats de l'enquête faite par les commissaires du Pape.

Humbert II se réservait par ailleurs 10 000 livres de rente sur divers châteaux du Dauphiné et devait en percevoir une de 2 000 sur le trésor du Roi à Paris. Le roi consentit à la retenue des châteaux de Quirieu, Crémieu, Sablonières, la Balme et l'île de Chéruy, St-Donat, Bellegarde, Montfort, Montbonnot, Montfleury, Vizille, la Mure, Corps, Beaumont, Vallouise (Valpute), Châtillon et Sallanches.

Le château de Montfort ne fut donc pas vendu au roi de France avec les autres possessions du dauphin. Le 15 avril 1345, Humbert II, ayant reçu par échange de son conseiller Amblard, seigneur de Beaumont, ses châteaux de Mureils (Miruellii), la Bâtie de Geyssans (Jayssano), la Motte-de-Galaure et la paroisse de Reculais (R-lalis), députe Jacques de Die, chevalier, et Pierre Durandi, jurisc, auditeurs des comptes, pour en apprécier la valeur qui monte à 188 livr. 8 sols de bons Viennois, le gros Tournois d'argent compté pour 17 den. ; il donne en retour le château de Montfort en Graisivaudan avec son mandement, qui vaut 85 liv. 4 sols. Pour parfaire la différence il ajoute des biens au mandement de la Terrasse, dans les paroisses de Sainte-Marie-du-Mont (Episcopalis), de Goncelin, en deça de l'Isère vers le Touvet et Saint-Vincent de Mercuze (Malcasa), etc. Dat. Romanis, assistants en conseil, le chancelier, le commandeur de Marseille et Pierre Durandi. Jean Mathey, grand sceau.

Pour finir, Humbert II met le reste de sa vie à rembourser sa dette au pape, les derniers 2 035 florins étant remboursés le 2 avril 1355, il décède le 22 mai 1355.

Références documentaires

  • La population du Dauphiné du XIVe au XXe siècle - Alfred Fierro
  • Les enquêtes de 1339 en Dauphiné et en Faucigny ; intéret démographique – Alfred Fierro
  • Un projet de cession du Dauphiné à l'Eglise romaine (1338-1340) - Claude Faure
  • Regeste dauphinois, ou Répertoire chronologique et analytique des documents imprimés et manuscrits relatifs à l'histoire du Dauphiné, des origines chrétiennes à l'année 1349. Tome 6
  • Entre Genève et Mont-Blanc au XIVe siècle – Ncolas Carrier, Matthieu de la Corbière

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